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 Poussières d'étoile [Yaoi/R]

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Lou
Tache d'encre

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MessageSujet: Poussières d'étoile [Yaoi/R]   Mar 7 Sep 2010 - 10:00

Poussières d'étoile




Genre: Slash - romance/ angst

Rating: R ( chantage, contrainte)


Histoire :
Gabriel est livreur pour le Thobby, un restaurant réputé du centre ville. Lors d’une course, il reconnait son client. Autrefois les meilleurs amis, ils ne sont plus vus depuis presque 15 ans. Les retrouvailles aussi soudaines qu’inattendues se révèlent tendues. Duncan, décidé à se venger de ce qu’il lui a fait alors qu’ils n’étaient qu’adolescents, le menace ouvertement.

Blessures du passé et blessures du présent se répondent, se confondent dans un face-face dont ni l’un ni l’autre n’en mesure toute la portée.

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Dernière édition par Lou le Sam 30 Oct 2010 - 16:39, édité 1 fois
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Lou
Tache d'encre

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MessageSujet: Re: Poussières d'étoile [Yaoi/R]   Mar 7 Sep 2010 - 10:16

Poussières d'étoile
I


« Manger une fois chez Thobby, c'est y revenir à vie. »

Gabriel Norris avait été attiré par ce slogan format XXL très rétro figurant sur un prospectus distribué à la sortie du campus. Le « Thobby » ne lui disait rien qui vaille. L'orthographe l'interpellait, sans compter que ça sonnait plus comme un nom d'animal domestique que comme un nom d'enseigne gastronomique. Il s'était rendu sur place pour satisfaire sa curiosité piquée.

Légèrement en retrait d'une rue marchande très animée du centre ville, la terrasse de ce restaurant offrait calme et intimité. A l'intérieur, la salle était toute aussi charmante. Les couleurs chaudes des peintures s'accordaient à merveille au mobilier bariolé. Celui-ci en fer forgé délimitait des zones cosy par ses couleurs pastel coordonnées.

L'endroit l'avait séduit. Il s'y sentit tout de suite à l'aise. C'était assez rare pour qu'il le souligne car d'ordinaire, il devait faire un effort pour s'acclimater. Là ce fut naturel, instinctif même. Installé dans le carré turquoise - sa couleur préférée -, il avait commandé le plat du jour suivant le conseil avisé d'une serveuse.

Dès la première bouchée, il fut conquis.

Les saveurs, le décor et l'ambiance formaient un ensemble harmonieux duquel émanait un goût acidulé d'enfance. Il ravivait la nostalgie des repas d'antan où la famille réunie se régalait de petits plats cuisinés avec amour. Simple, délicieux et quelque part émouvant, le slogan disait vrai. Gabriel en était la preuve vivante. Cette visite marqua, en effet, le début d'une longue série d'autre.

S'il mangeait bien, il aimait également écouter le patron. En bon commerçant, il ne rechignait jamais à narrer l'histoire des lieux. Bien qu'il ait dû expliquer des milliers de fois l'origine du Thobby, il recommençait avec une énergie intacte, captivant son auditoire d'anecdotes vécues en ces murs. Le nom si particulier de l'établissement découlait ainsi de la contraction des prénoms de ses fondateurs : Thomas et Robert, respectivement le père et l'oncle de Max.

Ce dernier l'avait engagé l'été suivant comme serveur. Un soir, il lui avait demandé de rester après la fermeture. Gabriel l'avait attendu dans son bureau avec une légère inquiétude.

« Hé ! Te mine pas comme ça mon gars, tu fais du bon travail, dit Max pour le rassurer, ayant remarqué le coup de stress de son employé. Si je t'ai fait venir, ce n'est pas pour te mettre à la porte. Au contraire, j'ai quelque chose à te demander. Tu as fini tes études de commerce, non ?
— Oui, répondit-il, aussi soulagé qu'intrigué.
— Que je t'explique. J'ai envie de quelque chose de nouveau pour le restaurant. Je dirais plutôt que je veux apporter ma pierre à ce que mon père a bâti, tu vois. Ca me trotte dans la tête depuis un sacré bout de temps. Et j'ai eu l'idée de créer un service de livraison. C'est là que tu interviens. Je voudrais que tu me dises si ça vaut le coup qu'on se lance là-dedans ou pas. »

Ils avaient ensuite longuement débattu sur ce projet. Touché par cette marque de confiance, Gabriel, alors jeune diplômé, s'était attelé à la tâche, s'appropriant totalement le concept.

Le restaurant, idéalement situé, affichait des prix très abordables. Il ciblait une clientèle active et celle de passage à la belle saison. Les clients susceptibles d'être intéressés par un tel service de livraison se trouvaient essentiellement être les employés de bureau du quartier d'affaire voisin et les personnels des boutiques alentour.

Le potentiel était donc énorme d'autant plus qu'il n'y avait pas de concurrents sérieux dans leur zone de chalandise. Il était impératif que le Thobby frappe fort dès le départ pour profiter de l'engouement de la nouveauté et s'imposer comme la référence qualité/prix. La rentabilité viendrait avec la fidélisation d'un noyau dur de consommateurs, le bouche à oreille et la publicité classique leur amenant de nouveaux débouchés.

Il avait rendu son étude dans cette optique répondant au mieux aux objections du restaurateur. Il préconisait aussi l'utilisation de scooters électriques, voire carrément de vélos pour les commandes de proximité. Le gouvernement octroyait des déductions d'impôts pour l'achat de véhicules propres.

A la simplicité d'une cuisine saine, il associait le souci de l'écologie, préoccupation ô combien actuelle, et fiscalement avantageuse.

Pour l'occasion, il avait repris ses crayons et griffonné des ébauches de logo, des conditionnements en carton recyclable, des cartes de fidélité.

Max, conforté dans son idée, s'était lancé, l'embauchant à plein temps.

Le « Thobby livre » connut un succès fulgurant. L'investissement de départ fut vite amorti. Après quelques semaines de rodage et d'ajustement logistique, le système prit son rythme de croisière. Gabriel faisait sa part de livraison et secondait Max dans la gestion du service et des équipes de renfort pour les rushs de la mi-journée et du soir.

Quatre ans après, l'affaire était pérenne et prospère. Gabriel s'épanouissait dans son travail émaillé de défis et de contre-la-montre. Même si son salaire n'était pas mirobolant sans parler des horaires décalés, il n'en changerait pour rien au monde. Ca lui suffisait pour payer le loyer, les factures et s'offrir, de temps en temps, un petit extra, sans avoir à éponger la moindre dette. La dernière folie en date trônait sur sa table : un pc portable flambant neuf, avec la nouvelle version de Windows. Il en était encore à dompter la bête.

S'il se félicitait de son choix, son père le lui reprochait. Il n'admettait pas cette absence - cruelle à ses yeux - d'ambition. Avec son bagage universitaire et son don pour le dessin, il le voyait chef de projet marketing ou brillant dans une agence de pub. Il lui avait d'ailleurs dégoté un poste dans l'entreprise d'un de ses bons amis. La discussion à se sujet s'était très mal passée.

****

Gabriel fut tiré des bras de Morphée ce matin là par un tintamarre qu'il mit quelques instants à identifier : la sonnerie de son interphone. Il avait émergé vers 9 H 00 comme d'habitude et avait décidé de paresser encore un peu sous sa couette. Résultat des courses : il s'était rendormi.

Levé en quatrième vitesse, il nota l'heure affichée sur l'écran digital de sa stéréo tout en enfilant un jean. 10 H 30. Fais chier songea-t-il de mauvaise humeur marchant au radar jusqu'à l'appareil hurleur. Il décrocha, prêt à incendier l'importun pour l'avoir si brutalement sorti du lit, son jour de repos en plus.

« Je descends tout de suite. »

Il chaussa ses baskets entreposés à l'entrée et descendit au rez-de-chaussée de son immeuble.

« Signez-là, s'il vous plait.
— Merci d'avoir attendu, dit Gabriel en émargeant sur le listing que lui avait tendu la factrice.
— De rien. Vous êtes le seul ici à recevoir autant de paquets. Encore heureux que tous n'exigent pas votre signature, sinon je ferais le pied de grue sous votre fenêtre tous les jours, plaisanta la jeune femme.
— Ca ne me déplairait pas, la taquina-t-il, toute colère envolée considérant qu'elle ne faisait que son boulot. »

Ils se quittèrent avec un sourire complice accompagné d'un « bonne journée » réciproque.

Refermant sa porte, Gabriel déposa son courrier sur sa table. En passant, il flatta les feuilles vert sombre de son beaucarnéa qui trônait sur une étagère. Il trouvait cette plante rigolote avec son tronc bizarre. Elle habillait son salon d'une touche de fantaisie, mieux encore qu'un tableau accroché au mur. C'était un petit rituel que d'aucuns trouveraient idiot, mais c'était plus fort que lui.

Il revint de sa cuisine avec une tasse de café fumant et s'intéressa au pourquoi de son réveil en fanfare.

Il lut rapidement la carte postale que lui avait envoyée son cher papa depuis son lieu de villégiature, là-bas en Italie. Ils s'échangeaient quelques courtes lettres dégoulinantes de politesse passe-partout. - De quoi donner un signe de vie, sans plus. - La communication n'avait jamais été leur fort à tous les deux. Depuis leur dispute qui remontait à plusieurs mois déjà, ils avaient rompus tout contact direct. Chacun sa vie, chacun sa mouise, chacun de son côté : ce statu quo leur convenait. Gabriel ne ressentait pas le besoin de renouer le dialogue.

Il rangea la carte avec les autres et passa aux choses sérieuses. Il dépiauta le carton d'expédition pour en extraire un roman policier. Il devait rédiger un commentaire sur cet ouvrage dans le cadre de la semaine « Intrigue fatale » d'un site communautaire. Il survola les premières pages pour s'en faire une idée plus précise que le synopsis, seul, ne permettait pas. Il fut embarqué dans l'histoire sans qu'il s'en rende compte. C'était bon signe.

Il avait développé son sens critique et analytique à la fac. Internet lui donnait la possibilité d'exercer ces compétences en free-lance. S'étant fait connaitre et reconnaitre sur la toile en tant que Sir Nobag, il recevait quantité de livres, cd, dvd, invitations à des avant-premières. En échange, il donnait, en termes choisis, son opinion argumentée. Sa démarche consistait à mettre en exergue, en toute sincérité, les points forts et faibles de ces produits. Il en revendait ou donnait la majeure partie, une fois sa pige validée. Les nombreux retours des internautes lui permettaient de se situer et de s'améliorer à chaque article mis en ligne.

Il se cala plus confortablement dans son canapé et dévora les premiers chapitres de son polar. Tout en sirotant son petit noir.

A vingt-huit ans, Gabriel se plaisait dans cette petite vie pépère de célibataire. Il partageait son temps entre la rédaction de ses piges, activité enrichissante à tous niveaux notamment intellectuel, et son travail qui sollicitait davantage sa force physique.

Cet équilibre lui réussissait.

****

Mardi, 21 H 50

Le restaurant ne livrait plus après 22 h 00. Comme de bien entendu, il fallait toujours qu'il y ait une commande de dernière minute.

« Gab', la dernière livraison est pour toi ce soir, l'avertit son patron, les yeux rivés sur la page qu'il avait entre les mains.
— Pas de problème, Max, je m'en charge. A qui et où dois-je livrer ?
— C'est marqué sur ta feuille de route, après tu pourras rentrer chez toi. Pense à ramener le scooter pour 11H00, lui rappela-t-il en lui tendant son itinéraire.
— Ok, y'a plus qu'à, souffla-t-il en lisant à son tour sa prochaine destination, à dix minutes d'ici. A force d'arpenter la ville, il la connaissait presque par cœur. Bonsoir boss et à demain.
— C'est ça. Allez file, ça va refroidir. Fais gaffe à toi, le prévint-il gentiment.
— Comme toujours, répondit Gabriel sur le même ton. »

Max était soucieux de son personnel. Sans être paternaliste, il veillait au grain. Il appréciait ce gosse si particulier. Toutes les secrétaires, et même quelques salarymen * du coin bavaient sur son passage et lui ne remarquait rien ou feignait de ne rien voir. Sa réserve naturelle en avait découragé plus d'un(e). Il était si différent lorsqu'il était en confiance : plein d'humour et volontaire. Il restait aussi terriblement secret. Depuis qu'il le connaissait, il n'avait laissé filtrer que peu de chose sur sa vie privée. Il respectait cette discrétion, ça le changeait de Yanis, son second de cuisine, intarissable sur sa progéniture. Et dire que son troisième bébé était en route...

****

Gabriel gara son véhicule dans l'allée de gravillons d'un hôtel particulier. Un cabinet d'avocat y avait élu domicile. Blasé et surtout crevé, il ne s'attarda pas pour admirer la bâtisse savamment éclairée. Lorsqu'il s'approcha de l'entrée, l'interphone se mit à grésiller. L'affamé devait manifestement le guetter. La voix exigea qu'il monte au deuxième étage, troisième porte à droite tout en déverrouillant le sas.

A cette heure tardive, les locaux étaient vides. Malgré sa fatigue, il préféra l'escalier à l'ascenseur. Ses pas résonnaient assez sinistrement à chaque marche. Il toqua puis pénétra dans la salle indiquée. Il se présenta par automatisme.

« Bonsoir, je suis Gabriel. Je vous apporte votre commande du Thobby. »

Son regard s'ancra alors dans celui de son client. A ce moment là, il eut le choc de sa vie. Son sang se glaça, se retirant de son visage et se figeant dans ses membres. Il était incapable de faire quoi que soit tant la surprise était grande.

Se tenait debout devant lui, Duncan Pritchett. Plus de dix ans qu'il ne l'avait pas vu et pourtant, il l'avait reconnu avec une terrifiante certitude. L'adolescent qui lui arrivait à l'épaule était devenu cet homme à la carrure impressionnante. Niveau taille, il l'avait rattrapé et le dépassait même de plusieurs centimètres. Ses traits s'étaient affirmés, mâchoire carrée, nez fin et droit, et ses yeux : deux perles de glace qui le dardaient, insondables.

Un frisson le parcourut de la tête aux pieds, son corps réagissait à la violence des souvenirs que cette rencontre exhumait des tréfonds de sa mémoire. Son trouble ne pouvait pas avoir échappé à son vis-à-vis.

Au prix d'un intense effort, il s'avança pour déposer les mets empaquetés sur le bureau qui les séparait.

« Seize euros, s'il vous plait. »

Sa voix n'avait pas tremblé mais elle trahissait la tension qui l'habitait. L'avocat se rassit et sortit un billet de vingt euros de son portefeuille. Il lui tendit sans manifester une quelconque réaction ni émettre le moindre son. J'ai tant changé qu'il ne se rappelle plus de moi ? s'interrogea-t-il. Il eut sa réponse quand Duncan lâcha l'argent qu'il s'apprêtait à encaisser pour lui saisir le poignet.

« Tu parles d'une surprise. Quelle joie de te retrouver Gabriel. Vu ta réaction, toi non plus, tu ne m'as pas oublié, énonça l'avocat, serrant sa prise autant qu'il le pouvait. Son calme apparent s'opposait à la force qu'il mettait pour le retenir prisonnier.
— Mais qu'est-ce qui te prends ! Dun', lâche-moi, tu me fais mal.
— Je t'interdis de m'appeler comme ça ! lui ordonna-t-il. Dun' est mort, tu l'as tué. »

Face à ces signaux contradictoires, Gabriel se raidit, ne sachant que répliquer. Il prenait conscience du danger de ces retrouvailles.

« Quoi, c'est tout !? T'as rien d'autre à dire après tout ce temps. Venant de toi, ça ne m'étonne pas, rajouta Duncan. De badin, son ton était devenu vindicatif.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda alors Gabriel sur la défensive.
— Te faire payer mon cher, déclara-t-il le fixant droit dans les yeux. »

Le livreur saisit l'allusion, sans qu'il n'ait besoin d'aucune autre précision. Par un coup du sort, son monde venait de basculer.

* Le salaryman est un homme employé de bureau qui se consacre tout entier à son travail, ne compte pas ses heures, se dévoue pour son entreprise jusqu'à en négliger sa propre famille. Ce terme est surtout utilisé au Japon où il a une connotation assez péjorative.


A suivre

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Lou
Tache d'encre

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MessageSujet: Re: Poussières d'étoile [Yaoi/R]   Mer 8 Sep 2010 - 10:45

Poussières d'étoile
II


Interdit, Gabriel se répétait en boucle la sentence de Duncan. Les mots s’entrechoquaient, se superposaient, dans une litanie infernale. « Payer » et « cher » ressortaient du lot, annonciateur de mauvais augures.

Et cette tenaille qui le brulait.

D’un geste brusque, il parvint à se dégager de sa poigne. Il se massa l’avant-bras pour effacer les marques rouges laissées par l’étau de ses doigts. Un fourmillement désagréable irradiait dans toute sa main.

Si l’avocat voulait le mater d’entrée de jeu, avec son charisme et ses menaces, il admettait que c’était très réussi. La peur s’infiltrait en lui par vagues successives, irrépressibles, comme leur histoire qui ressurgissait du passé.

****

13 ans plus tôt.

Gabriel, 15 ans, entrait en seconde. Le collège et le lycée se partageant les mêmes murs, il changeait de statut sans quitter les lieux qu’il squattait depuis sa sixième. Ils étaient nombreux à se suivre ainsi au fil des classes.

Chaque rentrée apportait son lot de sang neuf. Pas que ça l’intéressait, il n’irait pas vers les petits nouveaux pour les aider à se familiariser aux us et coutumes de ce bahut de rupins. S’il avait remarqué Duncan, c’était parce que tous les matins, lors de l’appel, son nom venait juste après le sien.

« Norris ?
— Ici.
— Pritchett ?
— Là. »

Et la journée pouvait démarrer.

Gabriel était un élève discret, catalogué comme asocial car difficilement abordable. Son attitude placide rebutait. Il était surnommé le hérisson. Mignon quand on le regardait de loin mais dés qu’on tentait de s’en approcher, il se repliait sur lui-même n’hésitant pas à envoyer quelques piques pour avoir la paix. Les rares à le côtoyer n’échangeaient avec lui que d’affligeantes banalités.

Il se débrouillait pour être toujours collé à la fenêtre quelle que soit la salle de cours. Il se perdait souvent dans la contemplation du dehors, lui valant de fréquents rappels à l’ordre.

« Tout n’est que poussières d’étoile. »

Cette phrase énigmatique l’avait sorti de sa rêverie. Un gringalet aux cheveux en pétard, osait s’adresser à lui.

« Quoi ? »

Son ton bourru fit reculer l’importun d’un pas. Cependant cela n’eut pas l’air de le décourager puisqu’il continua sur sa lancée.

« J’ai remarqué que t’avais tout le temps la tête dans les nuages.
— Ouais, et alors ?
—Tout n’est que poussières…
— Si tu le dis. T’es qui d’abord ? le coupa-t-il sèchement.
— Un trimestre qu’on est dans la même classe, et tu me remets toujours pas ? répliqua l’adolescent manifestement plus surpris que vexé.
— T’es moins con que t’en as l’air, le nain, railla Gabriel. T’as même tout pigé.
— On m’avait prévenu que t’étais un connard. Ils avaient raison. T’en as pas marre d’être toujours tout seul ?
— Tu sais pas ? Mieux vaut être seul que mal accompagné lui rétorqua-t-il, espérant qu’il laisserait enfin tomber.
— C’est ton jour de chance, je suis d’excellente compagnie. »

Duncan avait dit ça avec un petit sourire qui creusaient des fossettes sur ses joues, lui donnant une apparence encore bien juvénile. Ce sourire franc était très communicatif, Gabriel étira ses lèvres de concert presque malgré lui. Il se ressaisit et allait répondre une nouvelle gentillesse quand la prof annonça la fin de la pause.

« Oh ! Pour info, moi, c’est Duncan, Duncan Pritchett. »

Puis il retourna à sa chaise sans plus de cérémonie.

Après cela, le nabot était revenu à la charge, lui parlant de tout et de n’importe quoi : la météo, les interros, du prof de math qui avait dû prendre dix kilos depuis le début de l’année… Il ne le forçait jamais à participer. Plus surprenant encore, il passait outre ses mots blessants, les déchiffrant avec une aisance troublante.

Bien qu’il ne comprenne pas pourquoi il s’intéressait à lui, Gabriel s’attachait à ce curieux personnage qui avait cette facilité à se faire des amis. En quelques mois, il s’était mieux intégré que lui qui était là depuis des lustres. Il n’en était pas jaloux, juste admiratif.

Peu à peu, il cessa de seulement l’écouter. Il initiait même quelques conversations, ne se cachant plus derrière son barrage d’insultes. Les sujets s’étaient élargis, reléguant l’école en arrière-plan. D’être tous les deux enfants uniques et orphelins de mère les avaient aidés dans cet apprivoisement mutuel.

Duncan était féru d’astronomie. Son expression fétiche venait de là et il ne se privait pas de l’arranger à toutes les sauces.

Tout n’est que poussières d’étoile.

Regrettant d’être né un siècle trop tôt, il se serait bien vu dans la peau du premier homme à crapahuter sur Mars la Rouge. Pour prolonger ce rêve, ils avaient réfléchi à une formule aussi percutante que la fameuse phrase qu’avait prononcée Armstrong en sautillant sur la lune. « Mars foulée, l’homme ne marche plus, il court », mais ils reconnaissaient volontiers que cela sonnait nettement moins bien qu’ « un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’Humanité ».

Ensemble, ils allaient fréquemment au planétarium. Les yeux rivés sur de lointaines constellations, ils refaisaient le monde.

De son côté, Gabriel lui avait révélé, un peu malgré lui, son jardin secret.

Il se réservait la pause entre midi et deux pour entrer en douce sur le chantier voisin du lycée. Faute de trésorerie, les travaux avaient cessé dans l’attente d’un repreneur. Profitant de cet abandon, il s’installait dans la partie du terrain laissé en friche pour y engloutir en dix minutes son sandwich. Le reste du temps, il sortait son cahier à dessin et crayonnait ce qu’il observait.

Ses œuvres montraient l’évolution de ce petit coin de terre. Le tas de sable abandonné s’amenuisait sous les aléas des éléments. En contrepartie, le vent et la pluie lui avaient donné des graines. En germant sur sa surface, la végétation lui offrait protection en le retenant entre ses racines. Du premier croquis aride et nu comme le Sahara, il reproduisait à présent une petite bute couverte de verdure.

Il se lançait des défis en s’obligeant à aller toujours plus dans le détail. Il était aussi rigoureux lorsque sous sa mine, apparaissaient lentement des héros et des monstres échappés de son imagination. Un jour, sa concentration fut troublée par un cri. Il en lâcha feuilles et crayons pour aller à la source du bruit.

« Mais qu’est-ce tu fiches ici ? s’exclama-t-il, en découvrant l’intrus.
— Je t’ai suivi. J’voulais savoir où t’allais tous les midis, lui avoua son ami. »

Durant sa filature, Duncan était lourdement tombé sur les fesses après avoir dérapé sur une planche instable.

« A ton avis ! Si je t’en ai pas parlé, c’est que je voulais garder ça pour moi, répliqua froidement Gabriel qui commençait à s’énerver. »

Il n’appréciait pas qu’on lui force ainsi la main.

« Désolé, bredouilla Duncan, navré de s’être imposé encore une fois. Aïe !
— Qu’est-ce que t’as ? Tu t’es fait mal ! s’inquiéta immédiatement l’autre, se précipitant pour l’aider à se relever.
— Merde, je crois que je me suis tordu la cheville, se plaignit le petit brun.
— Non mais quel con ! Un vrai boulet, dit Gabriel fataliste. »

Il s’en voulait un peu de l’avoir rembarré. Vieux réflexes. Il le soutint en l’escortant dans son repaire.

Duncan ôta sa chaussure et malaxa ses muscles endoloris. La chaleur du frottement atténua progressivement la douleur.- Ce n’était qu’un bobo sans gravité. - Il reporta alors son attention sur Gab’ et fut étonné de ce qu’il découvrit. Jamais, il ne se serait douté qu’il puisse s’immerger à ce point dans quelque chose, le dessin par-dessus le marché. Et pourtant.

Discrètement, il jeta un œil à son esquisse. Magnifique.

Sentant le poids de son regard et de sa curiosité, Gabriel s’arrêta et lui tendit son carnet, un brin nerveux. Le silence traînant en longueur, la gêne de l’artiste augmenta. C’était la première fois qu’il montrait ce qu’il faisait, il réalisa que l’avis de Duncan comptait énormément pour lui.

« Qu’est-ce t’en penses ? se risqua-t-il à demander. Sois honnête surtout, ne dis pas que c’est beau pour pas me vexer.
— Eh oh ! Tu me connais, le rassura-t-il, en souriant. Je dis toujours ce que je pense comme toi. A la différence que moi, j’ai nettement plus de tact.
— Alors ? le poussa-t-il de plus en plus anxieux quant au verdict.
— J’ai le regret de te dire que tu as un putain de don, lui affirma Duncan, sincère. Plus que de savoir dessiner, tu sais regarder poursuivit-il, choisissant soigneusement ses mots pour donner plus de poids à ses propos. J’suis sur le cul.
— Sans rire ?
— Je suis sérieux. Je t’assure, persista-t-il voyant que Gabriel doutait encore.
— Merci. »

Duncan se replongea dans le carnet, admirant la finesse de son trait et son souci de perfection.

« Juste une question, pourquoi y’a pas de couleur ?
— Je sais pas, avoua un peu gauchement Gabriel. En fait si je sais, mais je sais pas comment te l’expliquer...
— Essaye avec une phrase type : sujet/verbe/complément. Il s’esclaffa.
— Très drôle. Disons que je vais par étape. Quand je maitriserai bien le dessin, j’y ajouterai de la couleur.
— Tu t’en sors déjà vachement bien. N’empêche, j’suis content de te voir et de t’entendre parler comme ça.
— Hein ?
— Bah voui, tu verrais ta tête en ce moment que tu te reconnaitrais pas. T’as les yeux qui brillent. Et sans ton masque de Mister Freeze, tu es presque aussi sexy que moi.
— Arrête avec tes conneries répliqua-t-il, mal à l’aise. »

Ils entraient dans l’âge des premiers flirts et sur ce plan là, Gabriel n’allait pas aussi vite que Duncan. Il détournait généralement la conversation quand ils abordaient le sujet ou la tuait d’une remarque bien sentie.

« Cherche plus mec, le dessin c’est ton truc, continua Duncan. Y’a la réunion d’orientation la semaine prochaine, tu devrais voir ce que ça donne de côté-là.
— Tu y penses déjà à ton avenir ? demanda-t-il, surpris par la direction que prenait leur discussion.
— Et comment ! j’suis pas assez calé en physique et en math, alors l’astronomie restera ma passion. Le droit me tente bien ou la compta. J’suis presque décidé pour le droit, lui confia-t-il.
— Juge Pritchett, ça en jette.
— Peut-être mais je préfère le titre plus ronflant de maître. Je me bidonne trop à regarder Cas de divorce * ou Perry Masson**. Et puis avocat, ça chiffre au niveau des honoraires. »

Leur bavardage se poursuivit avec la même intensité. Au moment de ranger, Duncan lui demanda s’il pouvait venir ici avec lui, s’empressant d’ajouter de temps en temps. Il savait qu’il avait besoin de cette solitude. L’autre accepta. Et d’amis, ils étaient devenus meilleurs amis.

Quand il ne l’accompagnait pas, Gabriel avait pris l’habitude de lui passer son cahier pour qu’il regarde ses dernières créations. Dès qu’il le récupérait, il s’empressait de lire les annotations que Dun’ glissait dans un coin laissé libre pour lui.

Il s’était aussi renseigné sur les écoles d’art et les débouchés qu’elles offraient. Rien ne l’inspirait réellement mais il continuait à prospecter, une piste de plus à suivre.

Alors qu’il retournait sur le chantier pour se vider la tête après une session de bac blanc, il eut la désagréable surprise de voir que Duncan y était déjà. Il avait eu le culot d’emmener du monde avec lui. Il eut envie de faire demi-tour, mais déjà on l’interpellait.

« Salut Gabi ! claironna la première fille.
— Salut le Hérisson ! enchaîna la seconde, dans un timbre suraigu qui lui fit le même effet qu’une craie crissant sur un tableau noir. Un grincement strident à la limite du supportable. »

Laura et Isabelle, les pires pimbêches qui soient. Cette dernière l’avait en plus appelé Gabi, diminutif qu’il haïssait. Sa colère devait se lire sur son visage, un silence tendu les engloba tous les quatre.

Duncan crut bon d’alléger l’atmosphère.

« Vous en faites pas, il mord pas. »

Les gloussements de ses invitées lui prouvèrent qu’il avait bien fait. Trop content d’avoir su capter l’attention de la brunette pour qui il avait un sacré béguin, il ne se rendit pas compte qu’il se moquait de son copain. Il paradait comme un jeune coq pour impressionner encore plus sa belle. Ladite brunette le suivit, consciente de la manœuvre.

« Et vous venez souvent ici ? minauda-t-elle. C’est chouette comme planque.
— Presque tous les jours, s’empressa de préciser l’apprenti séducteur.
— Mais vous faites quoi ?
— Curieuse avec ça. Je regarde les étoiles lui révéla-t-il, fièrement.
— En plein jour, faut arrêter la fumette, Pritchett ?
— La lumière du soleil les occulte mais elles sont toujours là. J’essaye de les visualiser à leur emplacement exact s’expliqua-t-il, embrassant le ciel comme s’il lui appartenait. Si tu me crois pas, vas-y, pose moi une colle.
— Très bien, réfléchit-elle, prise au jeu. Où est l’étoile du berger ? »

Il s’approcha de la jeune fille pour se coller délicatement à elle. Il lui prit alors la main et la souleva vers l’immensité azur pour lui en désigner une zone. Laura, rougissante, leva les yeux suivant le guide. Il enjoliva le tout avec un petit discours qu’il espérait percutant.

« L’étoile du berger n’est pas une étoile mais la planète Venus. C’est un vrai phare céleste, la première à briller à la tombée de la nuit et la dernière à s’effacer à l’aube. A la campagne, ces heures là coïncidaient avec la conduite du troupeau aux pâturages et à son retour à l’étable. Son nom vient de là.
— Et on peut voir d’autres planètes rien qu’à l’œil nu, demanda-t-elle, ne cherchant pas à se dégager de cette étreinte.
— Oui, lui répondit-il d’une voix rendue plus rauque par leur proximité. Mars, Jupiter et même Saturne. De l’astéroïde grossier au soleil le plus éclatant, tout n’est que poussières d’étoile. »

Son plan drague marchait du feu de Dieu, Laura était sous le charme.

Il fallait qu’il la sorte celle-là. Poussières d’étoile mon cul ! s’insurgea intérieurement Gabriel, ulcéré par son attitude.

Isabelle, ne voulant pas être en reste et leur tenir la chandelle, reporta son attention sur le Hérisson.

« Et toi ? Qu’est-ce tu fabriques ici ? voulut-elle savoir, tout dans son attitude indiquait qu’il s’agissait là, d’une question purement rhétorique.
— Ca te regarde pas, cracha-t-il.»

Bien décidé à écourter au maximum cette entrevue non désirée, il espérait - comme d’habitude - qu’en ce montrant odieux, il aurait vite le champ libre.

« Allez Gab’, fais pas ton timide.»

Duncan le traita mentalement d’idiot, il allait tout faire capoter. Il lui arrangeait le coup avec la blonde et il en profitait même pas. Il décida de limiter la casse en sortant de son propre sac : le carnet. Il le passa aux filles en le mettant bien en avant, l’exhibant presque.

« Monsieur Norris, ici présent, est en fait un artiste de grand talent. »

Elles eurent la même réaction que lui en découvrant ses œuvres, s’arrêtant plus longuement sur certains des tableaux.

Pour Gabriel, ce fut la fameuse goutte d’eau de trop.

* Cas de divorce est une série télévisée française diffusée à partir de 1991. Elle met en scène un tribunal spécialisé dans les affaires de divorce.

** Perry Masson est une série télévisée américaine (26 épisodes de 90 minutes) diffusée en France à partir de 1989. Elle relate les affaires que traite le plus célèbre avocat de la défense de Los Angeles: Perry Masson.


A suivre...

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Lou
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MessageSujet: Re: Poussières d'étoile [Yaoi/R]   Jeu 9 Sep 2010 - 10:26

Poussières d'étoile
III


Laura et Isabelle rivalisaient en commentaires élogieux à grand renfort de « wow » horripilants. Duncan, conseiller technique pour l’occasion, y allait de sa petite anecdote. Pour dessiner ce dragon là, Gabriel avait dû s’y reprendre à trois reprises. Il lui avait soufflé l’idée de le représenter avec les ailes déployées et les griffes ouvertes pour lui donner encore plus d’intensité et de profondeur. La créature paraissait presque vouloir sortir de la feuille, prête à morde ou carboniser tout ce qu’elle aurait à portée de dents et de flammes.

Alors qu’ils s’apprêtaient à plonger dans une nouvelle fresque fantasy, le carnet leur fut brusquement arraché. Sous la violence et la soudaineté du geste, la page que la blonde commençait à tourner se déchira dans sa longueur. Une partie lui resta entre les doigts, coincée entre son pouce et son index.

Gabriel avait récupéré son bien, le fermant si fort qu’il claqua. Ce bruit sec sortit les trois autres de leur stupeur. Ils dirigèrent leur regard vers un Hérisson livide, tremblant de rage. Ce dernier les toisa d’un œil accusateur puis leur tourna le dos et partit. A mesure qu’il s’éloignait, il accélérait le pas de peur d’être rattrapé. Il avait l’impression de manquer d’air tant la boule qu’il avait dans la gorge l’oppressait.

Au lieu de reprendre le chemin du lycée, il bifurqua au croisement. Il erra le reste de l’après-midi pour apaiser ce tumulte intérieur. Il ne s’expliquait pas lui-même la virulence de ses réactions. Ces heures de marche ne suffirent pourtant pas à le calmer, encore moins à éclaircir ses idées.

Une fois chez lui, il regagna directement sa chambre. Il y prit quelques affaires et se dirigea dans la salle de bain. La chaleur de la douche détendit ses muscles fatigués. Immobile, sous la cascade brûlante, il rembobina encore une fois le film des récents évènements. Il semblait enfin, tenir le bout d’une piste quand des coups provenant de la porte le tirèrent de ses sombres réflexions et du constat amer qui en résultait.

Son père venait de rentrer du travail. Un message sur le répondeur l’avait alerté de son absence injustifiée au bahut. Il exigeait des explications, l’enjoignant de le retrouver au salon. Il coupa l’eau aussitôt et s’habilla. Autant subir les foudres paternelles le plus rapidement possible, il ne les craignait pas. Simplement, plus tôt il les aurait essuyées mieux il s’en porterait.

L’homme l’attendait. Il n’avait pas l’air énervé mais Gabriel ne pouvait en jurer. Il s’assit à sa gauche sur le canapé. Ce ne fut pas bien long avant que la première question ne fuse.

« Peux-tu me dire où tu étais toute l’après-midi ?
— J’ai marché.
— Tu as marché !? répéta-t-il, incrédule. »

Le ton de sa voix indiquait clairement qu’il était furieux. Gabriel comprit qu’il ne s’en tirerait pas avec cette pitoyable explication.

« Ecoute p’pa, il s’est passé un truc à la pause et ça m’a rappelé maman. J’ai pas pu aller en classe après, lui avoua-t-il. »

C’était sommaire, mais vrai.

Mr Norris expira bruyamment. Sa femme avait été tuée dans un accident de la route cinq ans auparavant. Il leur était pénible d’aborder le sujet. Quand ils le faisaient comme ce soir, c’était avec pudeur, chacun voulant rester fort pour l’autre. Sa colère diminua, remplacée par l’inquiétude. L’incident devait être d’importance, pour que son fils sèche les cours. Il ne l’avait encore jamais fait.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? l’interrogea-t-il, désireux d’avoir le fin mot de l’histoire. »

Bloqué par l’émotion, le garçon resta muet.

« Gabriel, réponds-moi, s’il te plait.
— Désolé, s’excusa-t-il, sans parvenir à mettre en mot son ressenti. Je comprends pas ce qui m’a pris. Je discutais avec des copains et puis d’un coup, un flot de souvenirs est remonté : maman qui peignait, quand elle m’emmenait à son atelier…
— Ca va mieux ? s’enquit-il, soucieux.
— Je crois. C’est juste un coup de blues. Son anniversaire approche, ça doit être à cause de ça. »

L’évocation de cette tragédie et la douleur de l’absence ravivèrent leur chagrin.

« Elle aurait fêté ses 40 ans, acquiesça l’aîné, tristement. »

Il réfléchissait à la conduite à tenir. Il avait cru que Gabriel avait surmonté son deuil, à l’évidence il restait encore très fragile. Tout en se promettant de mieux le surveiller, il ne jugea pas nécessaire de le punir pour son écart. Il le mit toutefois en garde.

« Ne t’avise pas de recommencer à disparaître comme ça. Si ça ne va pas, je préfère que tu restes à l’abri à l’intérieur du lycée. Tu m’as bien compris ?
— Ok, s’empressa d’opiner Gabriel, sachant pertinemment qu’il avait commis une grosse boulette.
— Je t’accompagnerai demain pour parler avec ton proviseur.
— Merci. J’te promets ça n’arrivera plus.
— Ca va pour cette fois, je te fais confiance. »

Le chapitre était clos. Content de s’en être tiré à si bon compte, l’adolescent retourna prestement dans son antre.

Il avisa la couverture bleue qui dépassait de son sac. Il parcourut son carnet sans l’entrain habituel. Il ne nourrissait aucun ressentiment envers les deux filles. A vrai dire, elles n’avaient aucun intérêt. En revanche pour Duncan, c’était différent. Lui, il savait que le dessin était sa façon de rester proche de sa mère, de ne pas l’oublier. En divulguant son talent aux premiers venus, pire, en s’en servant comme d’un faire valoir, il l’avait trahi.

Arrivant à la page abîmée, il eut la confirmation que, sans cette confiance, leur amitié ne rimait plus à rien. De rage et de peine, il déchira sans les lire les dernières annotations qu’il lui avait écrites. Les lambeaux de papier s’amoncelèrent à ses pieds jusqu’à ce que le cahier entier soit réduit en un tas de confettis. Il passa le reste de la soirée et une partie de la nuit à ruminer sa déception. Il se convainquit qu’ignorer Duncan serait ce qu’il avait de mieux à faire.

Le lendemain, le proviseur ne se montra pas aussi conciliant que son père. S’il avait échappé à l’avertissement, il écopa de trois heures de colle. On ne plaisantait pas avec le règlement lui avait-il martelé à plusieurs reprises.

L’entrevue ayant duré presque vingt minutes, Monsieur Radek l’accompagna jusqu’à sa salle pour justifier de son retard. Même s’il se cramait la honte d’avoir une telle escorte, il se sentait soulagé d’avoir évité la cohue matinale dans les couloirs. Il n’avait donc pas croisé Duncan. Le connaissant, la confrontation viendrait bien assez tôt. Il resterait sur ses positions même s’il lui en coûtait.

Il se débrouilla mieux qu’il ne l’avait espéré puisque ce qu’il redoutait, n’arriva qu’en fin de matinée.

Comme les sandwiches sur le pouce au milieu des parpaings c’était terminé, il se rendait au self pour déjeuner. Ce fut sur le chemin que Duncan l’arrêta, exigeant une réponse quant à son comportement.

« Tu m’expliques pourquoi tu t’es cassé comme un voleur, hier ? »

Gabriel était blessé par ces paroles qu’il assimila à un reproche. Ce n’était pas lui le fautif dans l’affaire. Il avait cru que Dun’ le comprenait mais il s’était lourdement trompé. Ses dernières illusions tombèrent et avec elles ses remords à mettre fin à cette mascarade. Prenant sur lui, il le dépassa continuant sa route comme si de rien n’était.

Duncan n’insista pas, ignorant les bévues qu’il accumulait. Il décida de laisser passer l’orage, après tout ce n’était pas leur première dispute. Dans deux/trois jours, les nuages se seraient dissipés et tout pourrait reprendre comme avant.

Hélas, ce qu’il avait prédit, ne se réalisa pas.

Une semaine qu’il se heurtait à un véritable mur. La montre jouait contre lui. On était lundi, les vacances débutaient le vendredi. Ce qui signifiait qu’ils ne pourraient pas se voir pendant la quinzaine suivante puisqu’il partait chez ses grands-parents. Il devait donc à tout prix crever l’abcès avant de partir.

Ca n’avait d’ailleurs que trop durer, sa patience s’émoussait dangereusement. Il en avait soupé de cette face de carême distante et froide. Si Gabriel avait décidé de le rayer de sa vie et bien soit. Ce qu’il n’acceptait pas, c’était de ne pas connaitre la raison de tout ce cinéma. Il trouvait un peu gros qu’il lui en veuille à ce point d’avoir jouer les entremetteurs.

Pour ne rien arranger, il s’était mangé un sacré râteau avec Laura. Il avait besoin de son pote pour s’en remettre, retourner sur le chantier et tout oublier pendant une heure.

Il tenta donc une nouvelle approche. Mais il avait très mal choisi son moment. A 14H00, comme à 8H00, les couloirs étaient bondés. Tant pis, il voulait en finir, aussi le choppa-t-il dans un coin sans prêter attention aux bruits alentour qui s’amenuisaient.

Devenus le centre de toutes les attentions, nombreux étaient les lycéens qui se régalaient du spectacle qu’ils leur offraient. Un soap en direct. Certains se préparaient à compter les points devant l’imminence de l’altercation.

Au diable le tact, oubliée la diplomatie, Duncan ne lâcherait pas le morceau cette fois. Il attaqua d’entrée.

« Tu vas cracher le morceaux et me dire pourquoi tu me tires la gueule. »

Mais le grand échalas devant lui restait désespérément silencieux.

« Mais, putain ! Parle-moi ! l’exhorta-t-il encore, le secouant, pour le forcer à réagir.
— T’as toujours pas compris ? Gabriel, que cette situation pesante exaspérait, déchargea toute sa colère. Alors faut vraiment que tu sois con. Et dire que je te faisais confiance.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? »

D’où venait cette animosité ? Duncan était perdu.

« J’en ai marre de toi. Que tu me colles sans arrêt comme …et que tu m’utilises pour pouvoir tirer ton coup. Tu aimes ça, hein ? Te faire mousser… Tu sais quoi : tu me fous la gerbe. Je veux plus que tu t’approche de moi. C’est plus clair là. »

Gabriel, à bout, mit toute sa hargne dans cette tirade. Il lui reprochait les privautés qu’il s’était octroyé. Il ne lui pardonnait pas d’avoir sali ses dessins, l’obligeant indirectement à les détruire. Plus grave, il l’empêchait d’en créer d’autres. Depuis l’incident, il ne vomissait que d’ignobles gribouillis dignes de gamins de maternelle. A cet instant, il le détestait.

« Reçu cinq sur cinq, réussit à articuler Duncan, sous le choc. »

Il dissimula au mieux l’humiliation et la douleur de s’être fait jeté comme un mal propre.
Puis il le lâcha. Malheureusement pour lui, les propos du Hérisson, sortis du contexte de leur histoire, avait une certaine connotation sexuelle que les témoins de la scène ne manquèrent pas de relayer. La rumeur fit le tour de l’établissement avant l’intercours de 16 H 00.

Informée par radio couloir, Laura eut peur que sa relation éclair avec Pritchett ne se retourne contre elle. Afin d’éviter d’être la risée générale pour avoir rendu un mec gay après qu’il lui ait couru après, elle passa à l’attaque. Elle se posa en victime de ses manigances, prétextant que s’il voulait sortir avec elle, c’était uniquement pour donner le change. Mais qu’heureusement, elle n’était pas tombée dans le panneau. Ridicule et énorme bobard que tous gobèrent.

De sympa et mignon, Duncan était devenu un obsédé qui s’attaquait aux honnêtes garçons. Sa gentillesse n’était que fourberie pour mieux endormir son entourage. Tous se détournèrent de lui, même ceux qui ne croyaient pas un traître mot à ce nouveau scoop. Il valait mieux rester dans le rang plutôt que de devenir la prochaine cible.

Gabriel se garda d’ajouter de l’huile sur le feu. Qu’il se justifie ou démente, le mal était fait. Quelle que soit sa réponse, elle irait de toute façon dans le sens de la rumeur et aggraverait les choses. Il préféra se fondre dans le décor et le silence.

Confronté à tant de méchanceté gratuite, Duncan vécut un véritable enfer, d’autant plus insupportable qu’il était tout seul à l’affronter. L’apogée fut atteinte le vendredi à la sortie des cours. A la violence verbale s’ajouta la brutalité physique.

Jonathan, le frère de Laura et deux de ses acolytes l’avaient entrainé à l’abri des regards dans le chantier. Avant de passer la bâche qui les camouflerait du monde, il aperçut Gabriel. Un instant, il crut qu’il viendrait l’aider, qu’il le sauverait de ce cauchemar. Quand il croisa son regard, il comprit qu’il n’avait rien à espérer de lui. Il l’avait abandonné.

S’il sentit la morsure cuisante de la première gifle, il occulta les autres. Coups de pieds et de poings plurent sur lui sans discontinuer pendant ce qui lui parut des heures. Quand ils se furent bien défoulés, ils vérifièrent qu’il était toujours conscient.

La chance n’était vraiment pas de son côté car malgré la douleur, Duncan n’avait pas perdu connaissance. Il avait cru que le pire était passé, mais quand Jonathan commença à lacérer ses fringues, une indicible terreur s’empara de lui. Il fut trainé à moitié nu jusqu’à une poutrelle métallique dépassant des fondations inachevées. Ils l’attachèrent solidement, appuyant sur les hématomes qui fleurissaient un peu partout sur sa peau pâle.

Entrecoupée de rire gras, ils lui firent la promesse de revenir à la nuit tombée pour combler l’enculé qu’il était.

L’attente fut effroyable. A trop se débattre pour se libérer, ses liens lui entaillèrent profondément les chairs. L’odeur cuivrée de son sang associée à celle de sa peur lui donnèrent la nausée. A bout de force, il cessa de bouger, tressaillant au moindre bruit, imaginant les horreurs qu’il subirait bientôt.

Avec l’énergie du désespoir, il se mit à hurler encore et encore pour que quelqu’un vienne à son secours. Appel qui fut entendu par un riverain promenant son chien.

La suite se déroula dans un brouillard diffus. Il se rappela avoir pleuré de soulagement et de honte quand un pompier cisailla les fils de fer qui le maintenaient prisonnier. Puis le noir l’envahit. A l’hôpital, il ne dénonça jamais ses agresseurs à l’officier de police venu l’interroger, pas plus qu’au psy.

Du fond de son lit, il maudissait Gabriel. A cause de lui, il avait tout perdu : sa fierté, sa dignité, sa confiance en l’être humain. Il était complètement brisé. Son père décida de lui faire quitter la ville.
Sa boîte avait une succursale proche de la résidence de ses beaux-parents, aussi il demanda sa mutation. Il envoya Duncan chez ses grands-parents maternels dés qu’il fut en état de voyager. Il irait les rejoindre quand son transfert serait effectif.

Tous espéraient que ce déménagement lui permettrait à se reconstruire. Le bac approchait.

A la rentrée, l’absence de Duncan n’émut personne. Une sorte d’omerta frappa l’établissement tout entier. Le flic chargé de l’enquête sur l’agression ne reçut aucun témoignage. Il dut se résoudre à classer l’affaire.

Gabriel restait hanté par des yeux bleus brillant de détresse. Il eut aussi la surprise de découvrir que les travaux avait repris sur le chantier. Sur la bute de sable, reposait une dalle de béton de trente centimètres d’épaisseur.

****

Aujourd’hui, Cabinet d’avocat Simon, 22 H 15

Gabriel récupéra le billet de vingt euros, et chercha dans sa pochette de quoi rendre la monnaie. Il voulait sortir de là, le fuir. Repenser au passé l’avait mis dans un état indescriptible.

D’une magnanimité feinte, Duncan lui dit de tout garder, un sous-fifre comme lui ne devait pas cracher sur les pourboires.

Alors qu’il quittait la pièce, il eut la confirmation de ce qu’il craignait.

« A la prochaine, lui annonça Duncan l’avertissant d’un second round plein de promesse.»

La précarité de sa nouvelle situation lui rappela celle du héros du polar qu’il lisait. Pour sûr, il allait en baver.

De sa fenêtre, l’avocat surveilla son départ. Quand il ne distingua plus la lumière des feux du scooter, il retourna à son bureau. Il jeta la nourriture sans même y avoir goûté puis il se saisit du téléphone.

Son interlocuteur attendait son rapport aussi, il n’y eut que deux sonneries avant que l’autre ne décroche.
« Bonsoir monsieur.
— …
— Tout s’est déroulé comme prévu.
— …
— Oui monsieur.
— …
— Au revoir, Monsieur. »

La communication finie, il rangea des documents au coffre et rentra chez lui, satisfait. La partie commençait bien.

A suivre…

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Lou
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MessageSujet: Re: Poussières d'étoile [Yaoi/R]   Sam 30 Oct 2010 - 16:45

Poussières d'étoile
IV



Rendu à son appartement, Duncan déposa sur la console de l’entrée la clé de son Alpha Roméo ainsi que sa montre. Il desserra sa cravate d’une main tout en délassant ses chaussures de l’autre. Il circulait toujours pieds nus dans son immense duplex tout de béton bardé d’acier. Le volume et le dépouillement étudié de la décoration à tendance japonisante lui apportait un calme bienvenu. Il se ressourçait dans ce sanctuaire après ses longues journées laborieuses.

Malgré l’heure tardive et la fatigue accumulée, le sommeil le fuyait. Il alluma sa télévision pour décompresser devant une stupidité. Au hasard du zapping, il s’arrêta sur une chaine musicale. Un type aux cheveux gras, vêtu en tout et pour tout d’un caleçon et de converses lamées or, s’égosillait we are golden* en se trémoussant comme un possédé dans une chambre remplie de jouet. Ce spectacle laissa Duncan dubitatif. N’y accordant qu’un vague intérêt, il se massa les tempes. Son esprit se focalisa rapidement sur l’événement marquant du jour : Gabriel.

Le revoir en chair et en os après toutes ces années avait été une expérience plus qu’une épreuve. S’y étant minutieusement préparé, il avait pu accuser le coup et gérer ses émotions. Comment aurait-il réagi si leurs retrouvailles avaient vraiment été le fruit du hasard ? Probablement qu’il l’aurait agonie d’injures peut-être même l’aurait-il cogné. Pareil à une explosion volcanique, il aurait lâché d’un coup tout le ressentiment et la haine qui sourdaient en lui. Il serait alors retourné à sa vie, apaisé. A l’instantané dévastateur, il avait préféré le goutte-à-goutte moins spectaculaire mais d’une délectable lenteur.

D’ailleurs, pour la mise sous perfusion, il s’était surpassé. Jamais il n’aurait cru être un si bon acteur. A l’abri derrière son masque de froid calculateur, il savourait encore, - oh ça oui ! - l’impact de ses mots, de ses attitudes sur son cher vieux camarade. Il n’avait pas trop changé physiquement, élancé et svelte avec un faux air d’adolescent attardé. Le con, il semblait même heureux de son sort. Garçon de course qui l’eut cru ! Duncan jubilait de cette infortune lui qui s’enorgueillait de sa réussite. Il avait bossé dur pour devenir ce qu’il avait toujours voulu être : un talentueux avocat blindé de thunes.

A sa grande satisfaction, il arrivait à déchiffrer les réactions de Gabriel sans peine comme à l’époque : la surprise, la peur et la cerise : l’ombre d’un remord. Cela l’étonnait qu’il puisse éprouver un tel sentiment. Après tout, c’était bien lui qui avait organisé son passage à tabac. Jonathan et sa clique s’étaient fait un plaisir de le lui dire avant de l’emmener à l’écart et de le lui répéter aussi pendant qu’ils le frappaient. En constatant que celui qu’il considérait comme son meilleur ami ne ferait rien pour l’aider, il avait dû admettre cette horrible vérité. Il l’avait abandonné sans sourciller.

Cette image de Gabriel le regardant partir entrainés par ces trois malabars avait laissé une empreinte indélébile sur son âme, celle de la trahison. Du fond de son lit d’hôpital puant l’antiseptique, il l’avait pourtant attendu pour lui montrer que sa plus belle œuvre : son visage tuméfié et ses bras bandés, n’était qu’un retentissant échec. Il lui aurait alors dit qu’il l’effacerait de sa mémoire à mesure que les ecchymoses disparaitraient de son corps. Quel plus terrible châtiment que l’oubli pour un artiste ? Il l’aurait alors fait jeté dehors par son père ou un quelconque infirmier afin de le rayer définitivement de sa vie.

Les jours passant, il s’était résolu. Son scénario, élaboré sous calmant, ne se réaliserait guère que dans son imagination. Et encore. Gabriel n’était pas venu. La réalité s’imposa à lui, cruelle. Leur amitié n’avait jamais compté.

En reposant le verre qu’il s’était servi sans même l’avoir bu, ses manches relevées dévoilèrent les cicatrices que Duncan avait gardées. Elles avaient blanchies, s’étaient affinées mais ces immondes stries restaient visibles. Elles lui renvoyaient à chaque fois la douleur et surtout la terreur ressentie sous la morsure de ses fers. Ce rappel imprimé dans sa chair l’avait privé de cet oubli. Gabriel avait réussi finalement. Enfin jusqu’à maintenant...

L’avocat se ressaisit, s’interdisant ses digressions contreproductives. Il aurait autant de pitié que Gabriel en avait eu jadis pour lui c’est-à-dire aucune. Fort de la légitimité de sa revanche, il était confiant quant à son succès. Le livreur avait su se tenir malgré les circonstances. Il n’aurait aucun mal à faire ce qu’il exigerait de lui. Gabriel n’était rien d’autre qu’un outil à disposition pour servir ses intérêts, outil qu’il maitrisait et qu’il jetterait après l’avoir bien utilisé, mieux : abimé.

Dans un autre quartier, un jeune homme se retournait dans son lit, incapable de s’endormir. Si au lycée, se taire lui avait semblé être la meilleure solution pour ne pas envenimer la situation, avec le recul, Gabriel avait eu honte de son comportement aux conséquences tragiques. Son inaction l’avait rendu complice de ce déferlement de haine. Que s’était-il réellement passé sur le chantier ce jour là ? Même s’il l’ignorait, il se sentait responsable. Toutes ses questions remisées dans un coin de sa conscience revenaient le harceler. Cette culpabilité latente avait aujourd’hui un visage adulte, une voix froide, une présence qui la renforçaient.

Dun’, l’ado jovial ne subsistait guère que dans son souvenir. L’avait-il vraiment tué, comme Duncan le lui avait si vertement déclaré ? Qui était-il à présent? Qu’avait-il imaginé pour lui faire payer se lâcheté ? Son immaturité d’hier n’était qu’une piètre excuse, elle ne pèserait pas bien lourd dans la balance. Ne connaissant pas ou plus son adversaire, Gabriel naviguait à vue dans un épais brouillard de conjectures, de remords, de regrets. Une seule certitude : il risquait de tout perdre.


Paradoxalement, solder les comptes pour tirer un trait définitif sur toute cette histoire était une idée séduisante. Mais la grande scène du pardon, on efface tout et on recommence, il n’y croyait déjà pas dans les films alors dans la réalité… Il verrait bien quel sort, Duncan lui réservait. Il y ferait face. Ce n’était pas comme s’il avait le choix de toute façon.

****

Deux semaines, et toujours rien, pas un signe, nada, que dalle, niente, l’avocat ne s’était toujours pas manifesté. Le laisser se morfonde à élaborer les pires scénarii, c’était peut-être ça, sa vengeance. Gabriel commençait à le penser très sérieusement. Se sentant constamment épié, il ne pouvait faire abstraction de l’épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête, prête à le fendre en deux selon le bon vouloir de son maitre.

Cette paranoïa l’empêchait de vaquer à ses occupations sereinement. Il ne parvenait plus à se concentrer pour écrire. Pour la première fois, il accusait du retard dans ses piges. Sa critique sur le roman policier n’avançait pas. L’excellente intrigue l’avait tenu en haleine de la première lettre au dernier point. Il s’était reconnu dans les affres de ce flic, obligé de fouler aux pieds ses principes pour se défaire des griffes d’un usurpateur assassin. Leur face à face magistral jusqu’au dénouement tragique et amoral l’avait chamboulé. Ce n’était pas un excès de sensiblerie, mais en s’identifiant à lui, Gabriel avait superposé sa propre histoire avec Duncan dans la peau de l’ennemi. Il espérait pour lui, pour eux deux d’ailleurs, un final moins terrible.

Il bouclerait ce commentaire parce qu’il s’y était engagé. Cependant, sachant qu’il n’aurait pas la disponibilité d’esprit nécessaire pour remplir correctement sa part du contrat, il avait décidé de refuser de nouveaux travaux.

Après le dessin, voilà que Monsieur Pritchett lui volait ses mots constata-t-il avec un petit pincement au cœur alors qu’il mettait son alias virtuel Sir Nobag, en vacance sur plusieurs de ses sites fétiches.


Au restaurant, il parvenait encore à donner le change. Max se doutait bien de quelque chose mais s’abstenait de toute remarque. Gabriel lui en était reconnaissant. Il fut presque soulagé quand il reçut le bon de sa dernière livraison de la soirée chez un certain cabinet Simon. Il allait être fixé.

La même heure, le même endroit, la même commande, le même client, tout était pareil et tellement différent. Au moment de frapper à la porte du bureau, il se demanda s’il devait jouer le jeu jusqu’au bout en sortant sa réplique du parfait coursier. L’autodérision pour s’insuffler un peu de courage ou se donner une contenance, il hésitait sur la conduite à tenir dans un pareil moment.

Il prit sur lui, inspira profondément et franchit le seuil sans faillir.

« Bonsoir, je suis Gabriel. Je vous apporte votre commande du Thobby. »

Il effectua les gestes comme la dernière fois, en posant les boîtes de nourriture sur un coin du bureau. L’autre le laissait faire, l’observant, un rictus amusé aux lèvres.

« Seize euros, s’il vous plait. »

Le silence retomba, inconfortable. Duncan rompit alors leur contact visuel mais resta muet. Il griffonna quelques phrases sur un bout de papier qu’il tendit en même temps qu’un billet de vingt euros.

« Tu iras à cette adresse, commença-t-il. Je t’ai marqué le jour et l’heure. Tu n’auras qu’à donner ton nom à la réception, finit l’avocat retournant déjà à ses dossiers. »

Avec une nonchalance calculée, il signifiait au livreur qu’il pouvait disposer. Il se serait adressé à son larbin qu’il n’aurait pas agi différemment.


Gabriel se trouvait très con à attendre des explications qui manifestement ne viendraient pas. Obliger de s’abaisser à demander, était-ce cela qu’attendait Duncan ? Dans quel but ? Au-delà de l’humiliation, que lui réservait-il de pire ?

La note indiquait un hôtel trois étoiles dans lequel il devait se rendre mercredi soit le surlendemain à 19 H 00. Il fallait qu’il sache pourquoi mais loin de se résigner à poser directement la question, il alla à la pêche aux informations de manière plus détournée. Il ne céderait pas si facilement, il se l’était juré.

« Je bosse ce soir-là, objecta-t-il. Je ne pourrai pas me présenter à ce rendez-vous. »

Etonnement, la réponse ne se fit pas attendre. Une voix claquante le rappela à l’ordre, son propriétaire n’était pas tombé dans le piège.

« Parce que tu crois que je te laisse le choix, lui fit-il remarquer.
— Et si je viens pas ? osa-t-il demander. »

A ce moment là, Duncan releva la tête et le darda à nouveau de ses lames de glace.

« Je ne pense pas que tu aies bien conscience da ta situation, Gabriel. Tu n’es pas en position de marchander quoi que ce soit, asséna-t-il vertement.
— Sinon quoi, le brava-t-il encore ?
— Tu tiens vraiment à ce que j’aille trouver ton patron pour l’avertir que sous cette apparence irréprochable, tu n’es qu’un lâche doublé d’un salaud ?
— Je t’interdis de le mêler à ça !
— Mais écoute-toi : « je t’interdis de le mêler à ça ». Tu n’as que ce job minable à défendre, tu fais pitié. Et puisqu’il compte tant que ça, je pourrai tout aussi bien ternir la réputation de ton si précieux Thobby. Faire un esclandre sur un produit avarié en pleine salle devant tout le monde, c’est une bonne idée, qu’en dis-tu ! »

A la fin de se diatribe, il sut qu’il l’avait blessé, mieux encore qu’il cédait.


« Qu’est-ce que je devrai faire dans cet hôtel, abdiqua Gabriel.
— Tu le sauras quand tu t’y rendras. C’est un endroit select le prévint-il. Certainement pas de ceux que tu as l’habitude de fréquenter donc habille-toi correctement. En costume, je précise. »

Gabriel rangea les coordonnées et le billet. Il posa les quatre euros de monnaie à côté de sa livraison et s’apprêtait à partir quand il en fut empêché.

« La femme de ménage ne vient pas demain alors jette ça - en désignant sa commande - dans la benne dehors. Je ne veux pas que cette odeur de cuisine s’imprègne ici. »

Cette mesquinerie gratuite clôtura leur passe d’arme.

Un « vlan » résonna dans la rue déserte. Gab’ venait de violemment refermer le couvercle de la poubelle. Il avait tout bazardé, furieux à la fois contre ce conard suffisant et contre lui-même d’avoir obéi sans répliquer. En quelques insinuations bien senties, Duncan l’avait mis sous sa coupe. Il guettait sa moindre petite faiblesse pour s’engouffrer dans la brèche et l’attaquer en maximisant les dégâts. Il fallait qu’il se reprenne, beaucoup trop de chose dépendait de lui. L’avenir du Thobby passait avant son ego bafoué.

Deux jours de plus à gamberger, il tiendrait. Du moins tâchait-il de s’en convaincre. Il ne pourrait pas tout encaisser, il le savait. Il essaierait de mette à profit ce délai pour ériger de nouvelles barrière de défense.

Mercredi arriva vite. Gabriel avait pu arranger les plannings pour se dégager sa fin de journée. Comme il l’avait déjà fait pour profiter des avant-premières auxquelles il était convié grâce au net, cela ne lui fut pas difficile. Non, le plus compliqué avait été de trouver quoi se mettre sur le dos.


Il avait farfouillé dans ses armoires et exhumer le costard qu’il portait lorsqu’il démarchait des entreprises pour faire ses périodes de stage. Il en avait passé des entretiens, engoncé dans cette veste trop lourde. Le pantalon lui allait encore, il en fut soulagé. Les courses en vélo le maintenaient en forme. A ses pieds, il mettrait les derbys qu’il avait achetés sur un coup de tête. Un petit coup d’éponge magique pour leur rendre du lustre, elles feraient parfaitement l’affaire.

Quand il fut l’heure de se préparer, il s’efforça de faire le vide dans son esprit sans grand succès. Il s’habilla, les mains tremblantes de nervosité. Il dût s’y reprendre à trois fois pour faire un nœud de cravate correct. Dans son costume noir, cravate noire, la chemise bleue assortie à ses yeux en rehaussait leur éclat. Devant son miroir pour une ultime inspection, il mobilisa ses forces pour se composer un masque impénétrable. Son reflet lui renvoya un visage blême et fermé. Le rendu sobre de sa mise lui donnait un apparent sérieux qu’il jugea de circonstance. Pour parfaire cette fausse image, il modifia sa démarche, imitant l’attitude des salarymen qu’ils croisaient tous les jours.

Alea jacta est conclut-il en priant pour que tout se termine bientôt. Puis il partit.


****

Hôtel Saturne, 18 H 50

Tout endimanché et le dos raide, il se présenta à la charmante hôtesse de la réception avec une assurance affichée qu’il était loin de ressentir, s’efforçant de jouer son rôle.

« Bonsoir monsieur, l’accueillit-elle d’un invitant sourire. Bienvenue au Saturne.
— Bonsoir, je suis Mr Norris, on m’a dit que vous étiez prévenue de ma venue. »

Rompue à l’exercice avec le monde qui défilait continuellement à son comptoir, elle avait deviné son état de stress.

« Voulez-vous vous détendre au bar, le temps que je vérifie, lui dit-elle, pianotant déjà sur son ordinateur.
— Non ça ira. Merci. »


La tentation était grande d’y faire une descente pour boire cul sec une rasade de leur alcool le plus fort. Mais il se ravisa, sachant les effets désastreux des spiritueux, même en petite quantité, sur son organisme.

Quelques clics suffirent à la jeune femme pour trouver et lui transmettre l’information.

« Vous êtes attendu à la suite 12, au premier étage. Dois-je prévenir que vous montez ?
— Inutile. Merci.
— Je vous en prie.»


Alors qu’il s’éloignait d’elle, un liftier avait appelé l’ascenseur dont la porte coulissante s’ouvrait déjà pour lui. Il ne put que se jeter dans sa gueule béante, sa tension montant d’un cran à mesure qu’il s’élevait.

Il retint son souffle quand la porte de la chambre s’ouvrit. Il vivait l’instant au ralenti fixant un point dans cet intérieur qui se dévoilait, occultant la personne qui tenait la poignée. Un rire le ramena à la réalité.

« Tu verrais ta tête. Et avec ton allure, c’est pas au croquemort que tu ressembles mais au cadavre qu’il transporte, pouffa Duncan, très détendu, lui. »

Gabriel, trop surpis, ne trouva rien à répondre.

« Viens, entre. »


Reste calme, il joue avec tes nerfs, Gabriel se répétait ce mantra au rythme de ses pulsations cardiaques qui s’était emballé sous l’effet de l’adrénaline. L’autre rigolait toujours se foutant de sa gueule.

« T’as dix secondes pour me dire ce qu’on fait ici ou je t’en colle une et je me casse lui balança-t-il. »

Bravo pour le self contrôle se morigéna-t-il.

« Aucun savoir vivre soupira Duncan de manière théâtrale. Son sérieux retrouvé, il enchaîna. Puisque tu le prends comme ça, dessapes-toi.
— Quoi !!!
— Allez, à poil, exigea-t-il.
— C’est une blague ? »

Le livreur le fixa interloqué.

« Oui c’est une blague, reconnut-il, après un temps mort. Rassuré. »


Et il s’esclaffa encore, rien de sadique ou de cruel, non un rire franc de celui qui se marre de sa propre vanne. Ce son convainquit Gabriel plus que les mots prononcés juste avant qu’il n’était pas là pour lui servir de jouet sexuel. Un poids énorme s’enleva de ses épaules. Il en profita pour scanner la pièce s’apercevant que le couvert était dressé pour deux. Ils étaient très probablement là pour un diner de travail, un dossier en évidence sur la petite table du salon étayait son hypothèse. Qu’allait-il devoir faire ?

« C’est bon tu as fini ton inspection ? On va pouvoir passer à table.
— Arrête ton petit jeu Duncan. Mais merde ! Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
— Je t’expliquerai tout pendant le repas. J’ai faim. J’espère que toi aussi. »

A souffler le chaud et le froid, Duncan l’avait à nouveau complètement déstabilisé. Il semblait tellement tout contrôler que l’allusion au sexe lui paraissait tout sauf anodine. Puisqu’il était incapable d’anticiper ses manigances, une question le taraudait : jusqu’où serait-il prêt à aller, lui ?

* We are golden est une chanson interprétée par Mika, premier single extrait de son second album The Boy Who Knew Too Much paru en 2009.




A suivre…

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Poussières d'étoile [Yaoi/R]

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